Voici un extrait de Vous êtes la lumière du monde : lettres à mes amis en prison.  C’est un livre épistolaire, de vraies fausses lettres à des détenus que j’ai rencontrés…

 Seconde et dernière lettre à mon ami lecteur

(autrement dit : Postface)

 

Cher ami lecteur,

Aujourd’hui je me suis entretenue avec un jeune braqueur
africain que j’appellerai Willy. J’offre à Willy une Bible
et lui dis qu’il pourrait commencer par lire l’évangile
selon Marc, pour se faire une idée de qui est ce
Jésus/Yeshoua dont on parle tant depuis deux mille ans.
Willy me dit qu’il a déjà des idées sur le sujet. Enfant,
on l’amenait à l’église dans son pays. Les danses, les
chants, la poésie des psaumes, il adorait. « Le Cantique,
il est où? » me demande-t-il, frémissant d’anticipation.
Je consulte la table des matières pour la bonne page ; le
voilà, le Cantique des cantiques. Il commence à lire aussitôt
à haute voix. Willy écrit des chansons. Les beaux
vers, ça le connaît. Je te rappelle que Willy est prévenu
pour vol à main armée (même si l’arme était factice).
Soudain, il se lève et remonte sur le côté gauche son
tee-shirt rouge. « Regardez ! », me dit-il. C’est lui !
Sur le torse noir de Willy, avec une encre plus noire encore,
est tatoué un visage du Christ. On dirait une gravure
de Gustave Doré ; les tatoueurs sont des as !
L’icône indélébile du Christ, Willy la porte sur sa peau
près du cœur. Je voudrais lui dire qu’il la porte également
dans son cœur, gravée par le plus grand des
Tatoueurs, qui y a déposé sa marque de fabrique, son
image. Je voudrais lui dire qu’en outre c’est lui cette icône,
tout comme moi, tout comme son voisin de cellule
qui n’a pas encore compris qu’insulter les surveillants
ne va rien faire d’autre qu’aggraver son cas.
Par ailleurs, ce voisin de cellule pleure comme un bébé,
me dit-il, selon les courriers qu’il reçoit. Alors que dans
la cour de promenade, dur à toute épreuve, il frime et
« se les roule ».

En quoi sommes-nous icône du Fils ? En ceci que l’image
déposée, gravée dans une encre de lumière que le temps
et l’espace ne peuvent défier, nous établit comme héritiers
de l’espérance divine. Que dis-je ? Dieu espère-t-il ?
Je ne le crois pas, car en ce monde, Dieu est espérance,
tout comme foi, consolation, joie. Plus précisément,
ce sont ses attributs, car qui peut dire ce qu’est Dieu ?
Cette espérance, nous la manifestons chaque fois que
nous pardonnons, chaque fois que nous servons en toute
humilité nos frères, chaque fois que nous aimons. Nous
tous, gardiens de son image, sommes l’Avent de
l’Humanité, l’à-venir du Royaume. Notre grandeur
consiste à faire luire l’icône du Christ en nous, afin que
la ressemblance se précise, se donne à voir, augmente et
se déploie. Dans l’espace de la relation, l’icône se partageant
gagne en luminosité. Merci de me recevoir et de
me faire confiance, Willy, toi et tes frères. En vous
j’espère, car je vois et je sais Qui vous êtes. Je crois que
vous me reconnaissez aussi. Sinon, comment expliquer
qu’en quittant cette maison d’arrêt à la fin de mes visites,
j’aie si souvent le sentiment d’en repartir les bras
chargés de fleurs ?

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