Alliance Divine

Cartes et livret entièrement bilingues (français-anglais)

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Thé-au-logis avec mes chats

le « dernier-né » des ouvrages de Louise !

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Si une langue est un voyage de l’âme, je me suis incarnée en ce monde avec une valise !  Partie d’une contrée qui s’appelle « l’anglais », j’arrive à une autre, celle du français.  Sur la page je trouve ma patrie, quelle que soit l’expression choisie.  J’aime ce qui s’y passe : cette rencontre trinitaire de l’auteur, du lecteur et de la page qui nous rassemble. Ainsi se réalise le mystère, constamment renouvelé, de nos retrouvailles, grâce au médium insaisissable de la conscience, où vogue la pensée.  Je remercie tous ceux qui acceptent d’entrer dans ce partage avec moi.

Louise Thunin, née aux Etats-Unis, est auteur bilingue.  Elle a publié des nouvelles, des romans et des livres-témoignage de son activité en tant qu’aumônier, dans un établissement pénitentiaire pour hommes.  Son ouvrage le plus récent est un « oracle » psycho-spirituel, Alliance divine, cartes de sagesse biblique, accompagnées d’un livret explicatif. La présentation en est entièrement bilingue.  Ce jeu, aux illustrations frappantes, est unique en son genre. On peut l’utiliser seul ou en groupe.  L’ouvrage sera disponible au courant de l’été 2016. 

L'envoyé

            — Mon fils, tu négliges la méditation, dit maître Aki, l’œil noir, les sourcils froncés.

            — Je n’y arrive plus, répondit Tomo.  Assis sur un banc de pierre dans le jardin des moines, tout à sa réflexion, le jeune homme avait vu s’approcher l’ourlet safran de la tunique du maître.

            —Tu es venu chez nous, pourtant, pour t’y exercer, non ?

            —Entre autre…

            Tomo baissa les yeux. C’était vrai qu’il ne s’imposait plus la discipline qu’exigeait son séjour au monastère.  C’était à cause des infos.  Depuis qu’il avait repris l’habitude de consulter les titres, les images, et parfois même les articles sur son écran personnel (formellement interdit !), il s’était senti à nouveau happé par le monde. Ce monde qu’il tenait, malgré tout, pour réel. La méditation en était venue à lui  paraître une espèce d’évasion narcissique.

            —Je te verrai en fin d’après-midi,  dans la salle, avec les autres.

            Le ton du maître n’admettait pas de choix.  Tomo se leva précipitamment et salua en s’inclinant.

            Les évènements le rongeaient : attentats, viols, épidémies, tsunamis.  Était-ce vrai qu’en plongeant au fond de soi, l’on puisse faire quelque-chose contre les ténèbres qui envahissent la société des hommes ?  Était-ce vrai que cela élève nos vibrations, et que celles-ci se propagent pour le bienfait de la conscience collective ?  Il ne savait plus quoi penser, mais décida d’obéir à l’injonction du maître.  Il reprendrait la méditation le temps de sa retraite. Il redoublerait même d’intention. Il ne voulait pas avoir à se reprocher une demi-mesure.

            Le lendemain, Tomo eut la peur de sa vie.  Se promenant dans la prairie qui jouxtait la propriété des moines, il s’était fait surprendre par une averse violente accompagnée de coups de tonnerre et d’éclairs.  Un arbre à quelques mètres fut frappé  par la foudre, et la terre tout autour fut parcouru de champs électriques.  Tomo ressentit la brûlure d’une onde qui traversa tout son corps.  Il fut précipité à terre et pendant un instant eut l’impression que sa vie prenait fin, là, sur le sol mouillé.  Dès qu’il en eut la force, il prit ses jambes à son cou et se réfugia au monastère.  Il entendit la cloche qui annonçait la méditation et se rendit dans la salle, trempé et secoué, mais soulagé, vivant, pétri de gratitude.   

            Ce jour-là, une vision lui fut donnée. Il était dans un temple rempli de fumée d’encens ; il en respirait le parfum épicé, et ses yeux cherchaient à en percer le nuage pour déterminer l’origine de la lumière qui, sans la brume de l’encens, l’aurait aveuglé.  Il leva le regard. Sur une hauteur se tenaient des créatures mythiques, des séraphins à six ailes, dont deux couvraient le visage, deux les pieds, et deux leur servaient à voler.  Ils se criaient l’un à l’autre, « Saint est son Nom ; sa gloire remplit le cosmos à jamais ! » Tomo sentit à nouveau l’onde de choc et la frayeur qui l’avaient terrassé dans la prairie, mais un séraphin vola vers lui, tenant dans sa main une braise.  Il l’avait prise avec des pinces sur l’autel du temple. Il en toucha les lèvres de Tomo, mais la braise ne le blessa pas.  Le feu ne peut brûler le feu, et Tomo comprit que lui-même, en cet instant, était devenu feu. Une voix remplit le temple,  disant: « Qui enverrai-je ?  Qui ira pour nous ? »  Tomo s’entendit répondre : « Me voici, envoie-moi ! »             

            Revenu de sa vision, Tomo reconnut en cette expérience celle de la vocation du prophète Ésaïe.  Il avait étudié les textes sacrés de bien des peuples, cherchant une Vérité qui lui échappait toujours.  Alors que conclure ?  Serait-il un nouvel Ésaïe ?  Qu’est-ce que cela pouvait signifier ?  Tomo ne savait qu’une chose.  Il retournerait à la méditation pour franchir des seuils qui, jusque-là, lui avaient paru trop élevés, pour passer des portes dont il n’avait jamais encore eu la clé.

            Tomo ne dévoila rien de sa transhumance intérieure au maître.  Celui-ci observa que Tomo passait des heures assis en lotus mais ne posa pas de questions.  Il le regardait avec curiosité et bienveillance et se félicitait de l’avoir rappelé à l’ordre quelques semaines auparavant dans le jardin. 

            Tomo, lui, se prévalait d’un passeport pour des dimensions jusqu’alors inconnues de sa conscience.  Il voguait hors du temps, hors de l’espace, sans autre guide que la lanterne de sa sagesse innée. Il explorait tantôt des contrées vallonnées, dont les couleurs éclatantes se gravaient dans sa mémoire, tantôt sombres, aux voies étroites comme l’angoisse et jalonnées de cris.

            La soif de la rencontre habitait Tomo.  Il n’eut pas à attendre longtemps.  Alors qu’il s’abreuvait à une fontaine de village, un personnage terrifiant se présenta à lui, pointant au niveau de sa tempe un fusil d’assaut cruellement perfectionné.  L’homme, au visage masqué de noir, portait une tenue de combat avec une ceinture d’explosifs autour de la taille.  Tomo était, dit-il, son otage ; il devait désormais jurer obéissance à son dieu, sans quoi il irait brûler en enfer.  Tomo chercha à obtempérer.  Il lui fallait attendre, disait-il, afin de mieux comprendre de quoi il s’agissait.  Il se dit prêt à apprendre. Son interlocuteur lui accorderait bien cela, n’est-ce pas ?  Un serment basé sur l’ignorance ne pouvait avoir de valeur. 

            L’être à l’allure de terroriste hésita.  S’il ne ramenait pas Tomo au camp en tant que converti, il allait devoir actionner sa ceinture et se faire à lui-même l’ultime violence. 

            Tomo osa un geste.  Posant une main sur l’avant-bras de son assaillant, il lui proposa un marché.  Un serment n’est que paroles, dit-il, et toute parole prononcée sans la validation du cœur n’est que poussière.  Il se remémora la braise posée par le séraphin sur ses lèvres.  Il ne lui était pas possible de mentir, sa parole à lui avait été purifiée. Il avait consenti à une mission d’envoyé.

             Il expliqua à cet homme au masque noir qu’il l’accompagnerait bien, mais qu’ils devraient taire tous les deux l’absence de serment.  L’homme s’amadoua.  Tomo se mit en marche derrière lui, effrayé encore, mais au fond de lui, une lueur de confiance s’éveilla. 

            C’était sans compter sur les compagnons du camp, et surtout leur guide, un être hirsute au regard féroce.  Il mit Tomo aux plus basses besognes de leur communauté, avant de lui faire connaître des scènes d’horreur. L’un trancha la gorge d’un innocent, pendant que la foule applaudissait.  D’autres se plurent à lapider une femme enveloppée de noir, qui, disait-on, s’était rendue coupable d’adultère. 

            Épouvanté, Tomo se précipita vers la femme pour arracher le sac qui recouvrait sa tête.  S’ils voient son regard, pensa-t-il, peut-être cesseront-ils. Mais devant le visage tuméfié, ensanglanté de la femme, c’est Tomo qui fut saisi,  paralysé d’étonnement : ses traits étaient les siens.  S’il avait eu une jumelle, c’est ce visage qu’elle aurait eu.  Après cela, rien ne put l’arrêter.  Il passait d’homme en homme, arrachant les tissus noirs qui cachaient le bas de leur visage. A chaque fois, il se vit comme dans un miroir.  C’était lui, encore lui, chaque fois lui.

            Tomo fut secoué de sanglots.  S’il avait su, si seulement on le lui avait dit : lui la victime, et lui le bourreau.  Lui était l’autre, l’autre était lui.  Il ne comprenait pas.  Tout son être devint interrogation, supplication.  Qui suis-je ? 

            Une pensée se fit pressante.  Il y avait encore un masque.  C’était ça !  Il n’avait encore démasqué personne, cela restait à faire. Il alla vers l’homme de la fontaine, celui qui l’avait menacé de son arme.  Il étendit la main et agrippa son visage, comme pour lui arracher la peau.  Celle-ci céda, se défit comme un masque de carnaval qu’on aurait collé au plus près de soi. 

            Et là, c’était la lumière que vit Tomo.  De nouveau abasourdi, il courut de visage en visage, tirant, dévoilant.   Les traits de chaque individu rayonnaient d’une beauté harmonieuse, non sans rappeler les tableaux des maîtres de la Renaissance, ceux qui figurent les anges ou les grands saints.    

            « Et moi ? » cria-t-il. L’homme, qui avait posé sur le sol son engin de mort, prit Tomo dans les bras.  Toi aussi, frère aimé, toi aussi.  Je reçois ta lumière, tout comme la mienne t’éblouit. Tomo tomba à genoux.  « Explique-moi, je t’en prie !  Que n’ai-je pas compris jusqu’à présent ? »  L’homme sourit.  « Tu te connais en écrans, si je ne me trompe ?  Viens, je vais t’en montrer un que tu n’oublieras pas.  Mais avant, mets-toi debout ! »

            D’un geste de la main, l’homme lui révéla le cosmos comme un écran sans limite, où se projetaient, tels des lucioles dans la nuit, des photons qui s’allumaient et s’éteignaient.  Comme ils le faisaient les uns après les autres, cela créait une illusion de mouvement.

             « Lorsque tu regardes ton écran à toi, lui dit l’homme, tu crois que les acteurs se déplacent, alors que leur image est fixée sur une bande. L’allumage des photons de l’univers ne se fait pas au hasard ; il est pensé par le réalisateur…par toi…par le travail de ton âme, mais pas elle seule, car tous, à la fois individuellement et ensemble, nous créons le film.  Et nous croyons nous y mouvoir, alors que c’est à l’intérieur de notre conscience que tout se joue. »

            « Si la vie sur Terre est une pièce de théâtre, et que nous en sommes les auteurs, dit Tomo, pourquoi écrivons-nous une tragédie ? »  L’homme eut un sourire énigmatique.  « L’oubli, mon ami.  L’oubli et l’ignorance…   Tu es un envoyé, m’a-t-on dit.  Les braises de la Vérité ont affleuré tes lèvres.  La foudre t’a frôlé et t’a laissé plus vivant qu’avant. Te voici investi d’un message.  Tu as reçu un début de réponse à ta question, ‘Qui suis-je ?’  Ce que tu es, l’autre l’est aussi.  En perçant son masque de comédien, on y décèle son vrai visage.  Va et transmets ! »

            Au tintement de la cloche, Tomo reprit, chaque jour, l’assise en silence.  Plus tard, il retourna à la ville.  Nombreux étaient ceux qui venaient le consulter.  Ils apprenaient à voir autrement.  Ils se mettaient, eux aussi, en chemin.