Alliance Divine

Cartes et livret entièrement bilingues (français-anglais)

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Thé-au-logis avec mes chats

le « dernier-né » des ouvrages de Louise !

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Si une langue est un voyage de l’âme, je me suis incarnée en ce monde avec une valise !  Partie d’une contrée qui s’appelle « l’anglais », j’arrive à une autre, celle du français.  Sur la page je trouve ma patrie, quelle que soit l’expression choisie.  J’aime ce qui s’y passe : cette rencontre trinitaire de l’auteur, du lecteur et de la page qui nous rassemble. Ainsi se réalise le mystère, constamment renouvelé, de nos retrouvailles, grâce au médium insaisissable de la conscience, où vogue la pensée.  Je remercie tous ceux qui acceptent d’entrer dans ce partage avec moi.

Louise Thunin, née aux Etats-Unis, est auteur bilingue.  Elle a publié des nouvelles, des romans et des livres-témoignage de son activité en tant qu’aumônier, dans un établissement pénitentiaire pour hommes.  Son ouvrage le plus récent est un « oracle » psycho-spirituel, Alliance divine, cartes de sagesse biblique, accompagnées d’un livret explicatif. La présentation en est entièrement bilingue.  Ce jeu, aux illustrations frappantes, est unique en son genre. On peut l’utiliser seul ou en groupe.  L’ouvrage sera disponible au courant de l’été 2016. 

CREME de LAIT

Elle a un grain de peau sans grain, si tu vois ce que je veux dire : mince couche de crème sur le lait qui a bouilli qui a refroidi.  Y en a que ça dégoûte, moi non, j’aime en mettre les drapés, les lambeaux dans mon café noir ciel-nocturne puis voir les bords se transformer doucement en cumulus blancs. 

            Je laissais traîner mon doigt sur sa joue, c’était comme si j’allais déguster la crème fleurette qu’elle est tout entière.  Elle, elle m’attrapait le doigt pour le porter à ses lèvres.  Elle a les lèvres fines des filles qui lisent des bouquins et passent des examens, mais elle, elle n’en a jamais passé.  Vingt-deux ans et déjà quatre de trottoir.  Au début elle avait ce teint blanc limite gris des gamines des pays de l’est nourries qu’à la patate à l’eau.  Depuis le temps elle a pris des couleurs.  Ça lui arrive de rougir aussi, de gêne et même de plaisir.

            Cette peau du lait de la casserole qui a bien chauffé, ça s’étend sur tout son corps.  Je lui demandais de pas aller au soleil en été, sa pâleur m’appartenait, c’est moi qui avais décidé, c’était comme ça.  Alors elle mettait des chapeaux à larges bords, ça lui donnait un genre.  Les autres filles étalaient leurs tomates farcies dans des décolletés jusqu’au nombril ; elle, elle mettait un petit voile, transparent mais pas tout à fait ; on n’en avait que plus envie. 

            Son mac c’était un Albanais, mal rasé, cigarette au bec, veste de cuir puant la vache.  Je l’ai vu de près une fois.  Il avait des tatouages le long de ses deux avant-bras ; son prénom à elle y était.  Je me disais qu’on allait voir ça,  que si jamais il lui faisait du mal, je lui réglerais son compte. 

            Moi, elle me faisait pas payer.  Il n’était pas au courant, sinon il aurait été capable de tout.  A ma blanche-neige, je lui disais que le jour où j’aurais un boulot correct je la sortirais de là.  Je lui disais qu’on irait dans le nord, là où le soleil ne tape jamais trop.  Je lui disais qu’on aurait notre baraque et plein d’autres trucs encore. Même un gosse à nous si elle voulait.  Elle m’écoutait, elle souriait un peu puis elle disait qu’elle croyait plus tellement au père noël.

            Mais je te jure que ça se serait passé comme ça, s’il n’y avait pas eu ce salopard de mac et sa cigarette de merde.

            Un jour comme ça on est au café, je vois qu’elle a mis un foulard plus épais sur les épaules, comme un châle qui lui cache toute la poitrine.  Tu veux me taquiner, je lui fais, mais je sens bien qu’elle est pas en forme.  Ecoute, aujourd’hui, elle me dit, on monte pas à la chambre, j’ai un début de grippe…  On était en plein mois d’août, je précise. 

            Je lui arrache le foulard et je vois quoi : sur sa belle peau laiteuse des petits ronds rouge vif, noircis sur le pourtour, une constellation de douleur sur le haut des seins, des bras.  Je vois flou tout d’un coup ; c’est comme si c’est moi qui brûle et la fumée me pique les yeux.  Enculé ! Tortionnaire !   Je vais lui en tatouer, moi, des cratères de l’enfer, il verra ce que c’est. 

            —Qui t’a fait ça ?

            J’entends ma propre voix, pâteuse, rauque, comme si elle sortait de quelqu’un d’autre. 

            Elle répond rien, donc c’est clair.

            —Pourquoi ?

            —La recette hier, elle était nulle, j’y peux rien, c’est les vacances, y a plus un chat…

            Là, je me lève d’un bond et pour la suite, je suppose que t’as vu les journaux. 

            J’ai un calendrier au mur avec des nanas à moitié habillées dans des postures, je te dis pas ; c’est interdit ici mais on « tolère ».  Elles sont brunes ou blondes mais même les blondes sont bronzées. Y en a pas une qui me fasse bander. 

            Elle vient demain.  Au parloir faut quand même s’habiller un minimum, mais je sais qu’il lui reste plus que des petites cicatrices nacrées maintenant. On dirait une pluie d’étoiles. On dirait un souvenir de voie lactée.