Discover : Divine Covenant

Cards and guidebook entirely bilingual (English-French)

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It’s been said that our language is a journey of the soul.  If that’s so, I seem to have entered this world with a suitcase !  I departed from a country called « English » and have arrived in another, called « French. »  I find my homeland on the page, whichever language I choose.  I like what happens there : this threefold encounter of author, reader, and the page that brings us together.  There, the mystery of our connection expresses itself over and over, thanks to the intangible medium of consciousness, where our thoughts come and go, meet and disperse.  I thank all those who agree to enter and share this space with me.

Louise Thunin, born in the United States (New Jersey), is a bilingual author.  She has published short stories, novels and three books of creative non-fiction, chronicling, in diverse forms, her experiences as a chaplain in a men’s prison.  Louise has created an « oracle »  deck, Divine Covenant, Biblical wisdom cards, accompanied by a guidebook.  This strikingly illustrated deck is one of a kind, and its presentation is entirely bilingual. You can enjoy it alone or with others.

La Grille

« Pourtant, je suis persuadée d’avoir fermé la grille »

         Linda était la fille d’immigrés allemands, un couple de braves protestants d’origine paysanne, à l’accent de la Basse-Saxe.  La famille, c’est-à dire Linda, son frère Eric, et leurs parents, habitaient une maison modeste mais confortable dans une petite ville du New Jersey.  Leur rue, à 20 minutes à pied de la mienne, était ombragée par de magnifiques érables.

         Au cours de son année de terminale, Linda tomba amoureuse.  Rien de plus banal, me direz-vous, mais attention, elle tomba amoureuse de l’Eglise Catholique. Je ne sais si c’était les yeux ténébreux de Jean XXIII qui l’ont séduite, ou les offices de cette vénérable institution, où symboles, encens, liturgie  et mystère (on célébrait encore, tout juste, en Latin) devaient se bousculer dans le cœur mystique et influençable de l’adolescente. 

         Linda chantait à côté de moi dans la chorale du lycée.  Elle avait un an de plus. Nous nous sommes liées d’amitié, et elle me racontait des heures durant le projet qu’avait son grand frère Eric de réaliser la biographie de Jean XXIII.  Lui-même était déjà tombé sous le charme de l’Eglise avant Linda, entraîné par son meilleur ami, un certain Daniel.  Très beau garçon, ce Daniel, soit dit entre parenthèses.  Et portant nom de prophète. Linda avait ce qu’on appellerait le visage ingrat, les cheveux toujours gras qui pendouillaient comme des ficelles brunes sur ses épaules – elle disait les laver un jour sur deux (c’était beaucoup à l’époque) mais que rien n’y faisait.  Ah, la séborrhée juvénile…  Ceci dit, cela n’était pas une raison pour se faire bonne sœur ! 

         Grâce à Linda, j’ai découvert ce qu’est une Messe. L’unique église catholique de notre petite ville, où abondaient synagogues et églises protestantes de toutes nuances, n’était pas loin de chez moi ; j’entendais sous les soirs les cloches des vêpres, mais je n’y étais jamais entrée. De plus, j’ai visité un jour avec mon amie un monastère charmant dans la campagne environnante, où une sœur marrante et très gracieuse nous a fait visiter les jardins.  Vous êtes protestante ? me dit-elle.  Oui, répondis-je, me demandant ce qui allait suivre.  C’est bien, restez-le, me dit-elle ! Elle devait en penser autant pour Linda mais ne dit rien.

         Linda avait un guide spirituel, le Père O’Malley, qui lui interdisait de lire Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d’Avila. Qu’elle devait avaler à grands traits en cachette, j’imagine.  Je ne les connaissais pas à l’époque, mais plus tard j’ai pu mesurer la sagesse de ce conseil, vu le cœur inflammable et exaltée de Linda. 

         Rien n’y faisait, elle allait passer son Bac (soit l’équivalent chez nous) et poursuivre son chemin.  Elle n’était pas majeure – il fallait 21 ans – mais ses parents, devant l’ampleur de sa conversion et ne souhaitant rien d’autre que son bonheur, l’ont autorisée à travailler une année, et ensuite, si elle le voulait toujours, à entrer…au couvent. 

         Ce n’était pas au monastère verdoyant que nous avions visité ensemble que Linda souhaitait devenir novice – non, pour elle, c’étaient les grands engagements, graves et extrêmes.  Elle voulait entrer au Carmel, à moins que ce ne fût chez les Clarisses, en tout cas, dans un de ces ordres où l’on est totalement coupé du monde.  Lorsque je descendais en bus faire des achats dans la grande ville la plus proche, Newark, le trajet nous faisait passer devant un bâtiment imposant à la façade sombre, noircie par la pollution automobile, fermée de toutes parts et menaçante.  Il y avait du Latin gravé au-dessus de l’entrée – je devais le comprendre, parce que j’en faisais au lycée, à mon cœur défendant, d’ailleurs, mais à l’heure qu’il est, je ne peux pas vous dire ce que disait ce fronton. 

         Bref, je terminais au lycée, et Linda, toujours déterminée, voyait s’approcher la date fatidique de son entrée au Carmel de Newark. Elle convoqua ses amies et connaissances et distribua tous ses biens mondains : vêtements, livres, disques, barrettes, menus souvenirs de vacances et autres babioles.  Je n’étais pas là, sinon, j’imagine que j’aurais été conviée aussi, au moins pour recevoir un disque de Sœur Sourire, qui faisait rage, et que j’aimais bien. Dominique-nique-nique ! Je suis partie à l’université à l’automne, en Nouvelle Angleterre ; Linda avait disparu derrière les hauts murs et était devenue lettre morte pour moi. 

         Le reste, je ne le sais que par ouï-dire.  Linda ne s’est pas plu au Carmel – le film romantique qu’elle s’était conté a dû capituler devant la dure réalité de la vie de nonne : l’obéissance, les corvées, les longues heures de prière et de contemplation, peut-être, qui sait, les brimades de ses aînées (pour son bien, évidemment).  La solitude, le manque de ses parents, de son frère…  du beau Daniel, peut-être ?

         Un jour, je sais qu’une visite lui a été autorisée.  Elle ne voyait son visiteur qu’à travers les « barreaux de sa cage », bien sûr…  

         A la suite de cette visite, Sœur Linda ne s’est pas présentée au repas du soir.  On a dû fouiller sa cellule, chercher partout, le long des couloirs, dans les recoins de la chapelle, dans les placards à balai même.  Point de Linda,   Envolée.  J’entends dire la Mère Supérieure, comme si j’y étais,  «Pourtant, je suis persuadée d’avoir fermé la grille ! »

         Deux ou trois années après, j’ai appris que Linda faisait du secrétariat à New York.  Nous avons bavardé au téléphone ; elle n’a jamais fait la moindre allusion à son petit séjour au couvent, mais elle a évoqué des soins en clinique pour dépression nerveuse.  Et j’ai appris quelques années plus tard encore qu’elle et Daniel avaient convolé en justes noces. Catholiques ou pas, je n’en sais rien.  Comme quoi, un amour fou pour Dieu peut très bien se transférer sur l’une ou l’autre de ses plus attirantes créatures !